Ecosia : scandale sur la transparence des dons et des plantations ?
Nous avons examiné les promesses d’Ecosia, le moteur de recherche qui affecte ses bénéfices à des projets climatiques, principalement la plantation et la protection d’arbres. Utilisé par plus de 60 millions de personnes selon les chiffres repris dans sa communication, le service met en avant une navigation présentée comme neutre en carbone. L’entreprise publie des rapports financiers mensuels et des informations sur les projets soutenus. Le débat porte donc moins sur l’existence de financements que sur la façon de mesurer, documenter et vérifier leur impact dans la durée.
À retenir :
- Ecosia affirme financer des arbres grâce aux revenus publicitaires de vos recherches, avec une moyenne annoncée d’un arbre toutes les 45 recherches.
- Les rapports financiers et les mises à jour de projets existent, mais ils reposent principalement sur les déclarations de l’entreprise et ne permettent pas toujours de relier chaque somme à des arbres plantés et suivis sur le terrain.
- La dépendance à Bing et à des infrastructures numériques consommatrices d’énergie nuance la promesse de neutralité carbone.
- La plantation ne compense pas immédiatement les émissions liées à une recherche : la capture du carbone intervient progressivement et dépend de la survie des arbres.
- Le cas de Friends of Usambara en Tanzanie montre qu’un partenaire peut être écarté lorsque son reporting et ses méthodes ne répondent pas aux standards attendus. Il ne constitue pas, à lui seul, une preuve de fraude généralisée.
- Lilo, Youcare ou GiveWater proposent d’autres modèles, avec des degrés différents de contrôle sur la destination des fonds.
Le chiffre d’un arbre planté toutes les 45 recherches est séduisant, mais il ne correspond pas à un ratio fixe applicable à chaque utilisateur ou à chaque période. Il dépend notamment des revenus publicitaires générés par recherche, des dépenses de fonctionnement, du coût des projets et du calendrier des versements aux partenaires. Ecosia indique publier chaque mois ses revenus, ses coûts, ses réserves et les montants consacrés aux arbres. Cette publication constitue un repère utile, mais elle ne répond pas à toutes les questions : quels contrôles sont réalisés chez les partenaires, combien d’arbres survivent et comment les résultats sont-ils consolidés ?
Les promesses environnementales face aux réalités du marché
Pour fournir ses résultats, Ecosia s’appuie sur Bing, le moteur de Microsoft. Cette dépendance technique ne rend pas automatiquement son modèle incohérent, mais elle rappelle qu’une recherche dite écologique repose malgré tout sur des serveurs, des réseaux et des centres de données qui consomment de l’énergie. La promesse environnementale concerne donc surtout l’affectation des bénéfices et la compensation annoncée, pas la disparition de l’empreinte numérique.
La plantation d’arbres ne neutralise pas instantanément les émissions produites par une recherche. Un arbre doit pousser, survivre et rester dans un écosystème capable de conserver le carbone capté. Il existe ainsi un décalage entre les émissions produites maintenant et l’absorption future, qui varie selon les espèces, le climat, les incendies, la gestion des sols et la durée de protection des parcelles. Présenter une recherche comme entièrement neutre sans expliquer cette temporalité donne donc une image trop simple du mécanisme.
Le financement repose sur la publicité, comme celui de nombreux moteurs de recherche. Les rapports indiquent les revenus, les coûts d’exploitation, le marketing, les réserves et les sommes versées aux partenaires, mais leur lecture ne permet pas toujours de distinguer rapidement chaque poste. La question n’est pas seulement de savoir si de l’argent est versé, mais de comprendre quelle part des bénéfices atteint les projets et selon quelles règles.
Ecosia affirme consacrer 80 % de ses bénéfices aux projets de plantation. Certaines communications indiquent aussi que 100 % des bénéfices restants sont dédiés à l’action climatique. Ces formulations doivent être distinguées d’un pourcentage appliqué au chiffre d’affaires. Dans un exemple de rapport datant de juillet 2019, 1 567 995 € de revenus mensuels étaient associés à 475 862 € de coûts d’exploitation, 78 465 € de promotion et 815 378 € affectés à la plantation. Le calcul présenté aboutissait à 80,44 % des bénéfices consacrés à la plantation, et non à 80 % des revenus bruts.
Ecosia affirme par ailleurs avoir pris un engagement juridiquement contraignant pour reverser ses profits à la planète et ne pas être vendue. L’entreprise est aussi certifiée B Corp depuis 2014. Cette certification évalue des critères sociaux, environnementaux, de responsabilité et de transparence, mais ne vaut pas vérification de chaque arbre comptabilisé.
| Aspect vérifié | Information fournie | Limite à examiner |
|---|---|---|
| Rapports financiers | Publication mensuelle des revenus, coûts et sommes versées | Informations principalement déclaratives, sans audit public de chaque ligne comptable |
| Projets soutenus | Liste et mises à jour régulières des partenaires | Contrôle de terrain et résultats variables selon les projets |
| Suivi des plantations | Imagerie satellite, visites de terrain et vérifications par des tiers selon Ecosia | Ces dispositifs ne correspondent pas nécessairement à un audit indépendant de chaque arbre |
| Compteur d’arbres | Suivi annoncé pendant trois ans pour intégrer les pertes de jeunes plants | Le chiffre comptabilisé ne renseigne pas à lui seul sur la survie à long terme |
Ce que les critiques de transparence mettent réellement en cause
Parler de scandale mérite une distinction. Les éléments disponibles ne démontrent pas que les plantations d’Ecosia seraient fictives. Ils montrent plutôt que la communication de l’entreprise est plus facile à vérifier sur les flux annoncés que sur la survie et la qualité des arbres à long terme. L’absence d’audit public indépendant de chaque plantation entretient cette incertitude.
Les chiffres doivent aussi être replacés dans leur date et leur définition. Ecosia indiquait avoir dépassé 73,2 millions d’arbres plantés au 5 novembre 2019, puis plus de 153 382 000 arbres dans plus de 35 pays en juillet 2022. Des publications ultérieures avancent plus de 200 millions ou 230 millions d’arbres, mais ces valeurs ne sont pas directement comparables sans connaître leur méthode de comptage. Le compteur peut notamment intégrer des arbres suivis au-delà de leur plantation initiale, ce qui le distingue du nombre brut de plants mis en terre.
Un cas documenté concerne Friends of Usambara Society, un partenaire intervenant dans les monts Usambara, en Tanzanie. En novembre 2019, Ecosia a annoncé la fin de cette collaboration après neuf mois d’inquiétudes, une visite de terrain en septembre 2019 et plus de six mois d’investigation. L’entreprise a déclaré ne plus être convaincue que le partenaire avait planté et entretenu le nombre d’arbres prévu. Elle a également indiqué que les arbres du dernier contrat n’avaient jamais été ajoutés à son compteur officiel, qu’une proposition d’audit externe formulée fin 2018 aurait été refusée et qu’aucune nouvelle plantation n’avait ensuite été financée avec cette organisation.
Cet épisode montre l’utilité d’un contrôle des partenaires, mais il ne permet pas d’extrapoler automatiquement un échec à toutes les plantations financées par Ecosia. Il ne faut pas non plus présenter les arbres concernés comme ayant été comptabilisés puis retirés du compteur, puisque l’entreprise affirme qu’ils n’y avaient jamais été intégrés.
Pour répondre sérieusement à la question « Ecosia plante-t-il vraiment des arbres ? », la réponse la plus rigoureuse est donc nuancée : l’entreprise documente des financements et des projets de reforestation, mais le lecteur ne dispose pas toujours d’éléments indépendants suffisants pour vérifier chaque plantation, son emplacement exact et sa survie sur plusieurs années. La promesse est vérifiable en partie, pas dans toutes ses dimensions.
Les alternatives écologiques et leurs limites
Ecosia n’est pas le seul acteur à proposer une recherche solidaire. Lilo, moteur français, indique avoir reversé plus de 4 000 000 d’euros à des projets caritatifs depuis sa création. Son système de gouttes permet aux utilisateurs de choisir les associations bénéficiaires, ce qui rend la destination des fonds plus visible et plus directement pilotable. Ce modèle ne supprime pas les questions liées à la publicité ou à la mesure de l’impact, mais il diffère de celui d’Ecosia, où les projets sont sélectionnés de manière centralisée.
GiveWater finance l’accès à l’eau potable, tandis qu’Ekoru s’oriente vers la réduction de la pollution plastique des océans. Youcare transforme les recherches en dons et affirme reverser 80 % de ses bénéfices à des associations, avec une publication mensuelle de certificats de dons. Ces services illustrent plusieurs modèles de recherche solidaire, mais leurs promesses doivent elles aussi être examinées à partir des montants réellement versés, des justificatifs disponibles et de la méthode de calcul retenue.
La dépendance à la publicité et, pour plusieurs services, à des fournisseurs de recherche tiers reste une limite commune. DuckDuckGo ou Qwant peuvent intéresser les internautes qui souhaitent changer de moteur, mais ils ne constituent pas nécessairement une solution de financement de plantations. Le choix dépend donc du critère prioritaire : confidentialité, soutien à une cause, transparence financière ou réduction de l’usage des services numériques.
Vers une vérification indépendante des promesses vertes
La publication de rapports mensuels améliore la visibilité du modèle, sans remplacer un contrôle externe. Des organismes indépendants pourraient examiner les flux financiers, les contrats avec les partenaires, les surfaces concernées et les résultats après plusieurs années. Des visites de terrain ou des données géolocalisées permettraient également de vérifier que les chiffres communiqués correspondent aux projets réalisés.
Les utilisateurs devraient notamment pouvoir connaître :
- Le pourcentage exact des bénéfices publicitaires alloué aux plantations et la méthode de calcul utilisée
- La localisation géographique précise des arbres, avec des informations vérifiables sur les parcelles
- Le taux de survie des arbres après un an, trois ans et cinq ans
- Les espèces plantées et leur adéquation avec les écosystèmes locaux
- Les frais de fonctionnement, les réserves et les éventuelles rémunérations liées au programme
- L’impact social sur les communautés associées aux projets
Ecosia n’est donc pas confronté à une preuve générale de plantations fictives, mais à une exigence de lisibilité et de contrôle à la hauteur de ses promesses. Ses rapports, ses chiffres et ses mises à jour permettent de suivre une partie de l’activité. Ils ne suffisent pas toujours à établir l’impact réel sur le long terme, notamment lorsque les données sur la survie, la localisation et les audits indépendants manquent. Pour juger le service avec sérieux, il faut distinguer les bénéfices annoncés, les arbres financés, les arbres effectivement plantés et ceux qui continuent de vivre.
